L'Espierre : situation au XIXe siècle :

Lors de la création du canal, l'Espierre arrivait à la frontière avec un volume d'eaux limpides évalué à plus d'un million de mètres cubes par an, ce qui paraissait devoir suffire, pour une grande part, à l'alimentation du canal dont les travaux d'art, siphons et aqueducs, avaient été établis dans des proportions convenables pour l'écoulement de ces eaux. Bientôt les villes de Roubaix et de Tourcoing prirent un développement industriel considérable; des peignages, des teintureries, des lavages de laine, mus par la vapeur, couvrirent le territoire des deux villes.

Les eaux de l'Espierre soit directement, soit par ses affluents, se trouvèrent bientôt infectées par les résidus de ces industries. Un arrêté du Conseil de salubrité, en date du 19 août 1851, ordonna la fermeture de la vanne du Trichon qui, en donnant accès dans le canal de Roubaix aux eaux du ruisseau de ce nom, envahissait ce canal et était une cause de mortalité. En 1852, la vanne du Sartel, également située sur le territoire français, fut fermée à son tour pour les mêmes motifs. En date du 15 mai 1859 un premier jugement du Tribunal de la Seine, confirmé sur appel par arrêt de la Cour en date du 25 février 1860, a condamné la ville, substituée à toutes les charges et obligations de la Société du canal de Roubaix, à payer à la Société de l'Espierre une indemnité annuelle de 6.000 francs, tant que la prise d'eau de l'Espierre ne serait pas rouverte. De même le Tribunal de Lille en date du 29 avril 1867, confirmé par la Cour de Douai le 9 décembre suivant, a ordonné la suppression de toutes les prises d'eau industrielles, attendu, dit l'arrêt, que l'indemnité de 6.000 francs payée à la Société de l'Espierre, n'était que la réparation du préjudice éprouvé par cette dernière pour la fermeture de la vanne d'alimentation du Sartel, et n'impliquait pas pour la ville de Roubaix l'autorisation de vendre les eaux de son canal. Mais revenons à la rivière de l'Espierre.

Malgré ces décisions de justice la situation créée par l'infection de cette rivière a continué de s'aggraver; au lieu de fournir des eaux saines, nécessaires à l'alimentation du canal, elle est devenue un égout boueux, chargé de toutes les immondices de Roubaix et de Tourcoing et dont on ne pourrait songer à admettre le déversement dans le canal sans s'exposer à engendrer et à propager les épidémies les plus graves. En outre elle était grossie de douze ou quinze mille mètres cubes d'eau, par jour, d'eaux infectées provenant:
1. De la distribution d'eau de la Lys, dont l'usine située à Bousbecque, fournit quotidiennement à Roubaix et à Tourcoing 10.000 mètres cubes d'eau pour l'industrie (bassin de la Lys);
2. Des prises d'eau effectuées dans le canal de Roubaix, alimenté par la Deule;
3. Des déjections industrielles du peignage de laine de Croix.

A diverses époques, l'attention du Gouvernement belge a été appelée, par les plaintes des riverains, sur l'empoisonnement de l'Espierre; il en a été question aux Chambres; en 1871, une commission internationale, composée d'ingénieurs français et d'ingénieurs belges, a été instituée pour dresser un rapport sur les moyens de désinfecter la rivière de l'Espierre. Cette commission s'est réunie plusieurs fois, mais son rapport n'a jamais paru; en tous cas son intervention est restée sans effet, comme si elle n'avait jamais existé. Telle est la triste histoire de la rivière de l'Espierre, premier moyen d'alimentation garanti par son cahier des charges, du canal de l'Espierre.

Ce dernier article demande quelques explications: En 1872, le Conseil de salubrité du Nord ayant interdit à cette usine le déversement de ses eaux insalubres dans les rivières françaises, la ville de Roubaix, sans tenir compte du dommage qu'elle causait à autrui, l'autorisa, moyennant une redevance de 15.000 francs par an, à établir une conduite souterraine pour refouler dans l'Espierre et écouler dans l'Escaut, avec les autres égouts dont nous avons parlé, les résidus du lavage des laines repoussés de France par l'autorité administrative, trafiquant ainsi de la santé publique en Belgique. Le cours naturel des eaux ainsi artificiellement détruit, c'est la rivière de l'Espierre située dans le bassin de l'Escaut qui reçut les eaux dérivées des autres rivières à leur sortie des usines de Roubaix et de Tourcoing, de telle sorte qu'en dehors des émanations malsaines dont souffraient les agents de la Société logés dans les maisons dépendant du canal, en dehors de la privation des eaux nécessaires à l'alimentation du canal et promises par son cahier des charges, il y eut un dommage grave qui s'est traduit en dépenses importantes pour la Société.

___________________________________________________________________________________________

2007___04___24_canal_028

L'Espierre, longeant le canal d'Estaimpui(photo 2007)

___________________________________________________________________________________________